Ma petite maman,
C'est avec beaucoup d'émotion que ce soir dans la pénombre de la nuit, je veux t'adresser ces quelques mots. Ces mots d'amour qui emplissent mon c½ur depuis cette satanée maladie que tu as depuis quelques années. Je ne sais pas si tu as attrapé Alzheimer, mais Alzheimer nous a tous rattrapés..Pourtant, face à la dégénérescence du cerveau que provoque cette maladie la « mort blanche » comme il est dit, on se sent éminemment plus coupable, car on ne peut plus communiquer, coupable car totalement impuissant.
La mémoire, valeur universelle. C'est bien pratique, la mémoire, c'est un viatique élémentaire, qui évite de réfléchir, de se remettre en cause. Se souvenir. Avant tout, se souvenir. Point. ...Et oublier très vite. La maman est la mémoire de la famille. Elle est la gardienne de la mémoire passée. Celle qui met en place la mémoire future. Elle est un passeur. C'est parce qu'elle reste à ce point névralgique que les enfants sont libérés. Mais quand la mémoire de la mère, notre maman, la femme, s'en va, il n'y a plus d'histoire. Il n'y a plus de famille.
C'est pour ça qu'il faut que je l'écrive. Pour qu'il reste une trace de toi, maman.
Maintenant, tu ne nous reconnais plus, tu as rejoint un autre monde. Lequel, dis-moi ? Voilà un an que je ne t'avais pas serrée dans mes bras et si tu savais comme cela m'a manqué. Nos tendres câlins lors de mes chagrins, ma complice, mon amie, ma confidente. Ta douceur, ta sensibilité, nos confidences, comment oublier une maman telle que toi. Tu ne jugeais jamais, tu avais toujours les mots justes pour me remonter le moral. Ta petite fille te ressemblait tant.
Maman si tu savais ce qui m'arrive. Non, il ne vaut mieux pas. Tu aimais tant ta Julie. Elle te le rendait si bien.
« Ma petite mamie chérie », te disait-elle en te prenant dans ses bras, toi si frêle et délicate..Heureusement que ce 5 mai 2007, tu étais déjà ailleurs. Tu ne l'as pas compris. Je sais par contre que tu ne m'aurais pas abandonnée. Tu m'aurais accompagnée dans ma reconstruction. Tu aurais trouvé les mots pour me consoler et tes bras pour m'enlacer.
Oh, maman, que c'est dur, si tu savais...Tu connais ce drame, tu l'as vécu, il y a bien longtemps. Tu as toujours su rester discrète sur la perte de ton enfant, mon frère. Mais j'ai compris un jour, quand j'ai appris tardivement, étant enceinte de JULIE, qu'avant moi tu avais perdu un enfant. Tu as sorti de ton portefeuille un petit papier tout jauni, gardé précieusement, l'acte de décès de Jean-Pierre et, j'ai vu tes larmes coulées le longs de tes joues, vingt-cinq ans après.
J'ai compris maintenant, ce qu'est de perdre un enfant. On n'accepte jamais, on s'habitue au chagrin et encore, on survit pour les autres, pour soi-même. Il m'a été dit que rester dans la douleur de perdre un enfant après des années était égoïste. Je n'ai pas compris sur le moment. Je commence à saisir ce mot « égoïste » et pourtant, il m'a choquée. Je pense que nous restons accrochés à notre souffrance pour fuir la solitude, pour se sentir plus vivantes et peut-être obtenir l'attention des autres... La souffrance est un professeur de grand talent. Elle nous apprend la patience, l'humilité et l'écoute. Elle nous apprend que nous sommes en vie, et remet les choses à leur juste place. Quand nous souffrons vraiment, nous prenons conscience de la futilité de bien des affaires qui nous plongent dans les soucis et l'agitation.
Toi, tu as su être forte pour nous. Tu as gardé ton chagrin en toi. Tu n'étais pas égoïste. Tu as pensé avant tout à nous. Tu as continué ton chemin, digne, forte, seule...
Une de mes s½urs m'avait dit : « c'est du passé, arrête de penser à ça !!! ». Toi, tu n'avais pas oublié, tu vivais avec cette douleur, cette blessure en toi. Il n'y a que des personnes n'ayant pas perdu d'enfant qui peuvent tenir un discours pareil. Sommes-nous des monstres pour ne pas tenir compte de la misère du monde ?
Dans « les chroniques de la haine ordinaire » de Pierre Desproges est écrit :
« Pourquoi l'idée que mes enfants souffrent m'est-elle si complètement insupportable, alors que je dors, dîne en paix quand ceux des autres s'écrasent en autocar, se cloquent au napalm, ou crèvent de faim sur le sein flapi d'une négresse efflanquée ? »
J'ai aussitôt pensé à quel point c'était vrai, combien notre humanité contient parfois une vraie part d'inhumanité. Serait-ce supportable d'avoir un c½ur gros pour contenir, sans distinction, toutes les misères du monde ? Tous les pleurs et douleurs des enfants. N'y a-t-il pas dans la vision du malheur des autres un sentiment atroce, celui de ressentir le privilège d'être épargné ?
J'ai enfin lu tes mémoires rédigés sur des cahiers d'écoliers. Tu écrivais merveilleusement bien. J'ai parcouru les deux premiers cahiers de ton enfance, de ta vie. Tu étais déjà d'avant-garde dans tes raisonnements. Tu savais analyser la réalité, l'essentiel. J'ai découvert ton angoisse permanente à mon égard. Tes inquiétudes sur mon avenir, alors que j'avais bien une bonne vingtaine d'années. Tout cela, tu me l'as caché au détriment de ta santé. Tes maux d'estomac qui te rongeaient par cette inquiétude que je te procurais.
Une phrase m'a beaucoup touchée. Tu parlais de ton petit frère dont tu t'occupais beaucoup. Tu dis : « je l'adorais. C'était mon fils, peut-être celui que j'aurais dû avoir. Encore aujourd'hui malgré notre séparation, je garde au fond de mon c½ur une tendresse de mère... ». Tu as écrit cela en 1981.
Nous avons fait l'aller-retour Paris, Poitiers. Cette autoroute que j'abhorre depuis la mort de JULIE. Nous avons déjeuné à Poitiers, pourtant une jolie ville, mais un cauchemar pour moi. J'ai sillonné les petites ruelles, et chacune d'elle me rappelait les boutiques que nous faisions avec ma JU. Encore des souvenirs difficiles. Toutes ces boutiques arpentées ou je l'attendais. Elle était tellement difficile.... Il fallait bien sûr des « marques » et là je résistais en lui disant que ce n'était pas les étiquettes qui faisaient l'être, mais c'était de son âge, l'uniforme...les converse, les levi's...avec son charme et ses mimiques, je cédais !!!
Nous sommes arrivés à la maison médicalisée où tu es placée. A peine la porte poussée, je commençais à pleurer. Quand je t'ai vue assise dans ton fauteuil, dans cette pièce commune, les yeux dans le vague sur la fenêtre donnant sur le parc, j'ai eu mal ma petite maman. Toute menue, toute perdue, enfermée en toi-même, tu étais toute apeurée de nous voir. Je t'ai serrée dans mes bras et pleuré, lovée dans ton cou. J'avais besoin de te sentir, te respirer. J'avais besoin que tu me consoles de toute cette douleur accumulée depuis ta maladie et la mort de JULIE.
La mort des parents, paraît-il fait ressurgir toutes les vieilles souffrances, les vieilles ranc½urs accumulées. Que dire alors de leur folie ?
Aujourd'hui, je pense que si maman est devenue ce qu'elle est, c'est aussi parce qu'elle ne voulait pas nous voir partir, devenir adultes..Parce qu'elle ne voulait pas être seulement un mode de passage dans la vie. Pour elle, l'histoire devait s'arrêter avec elle.
Dans ses écrits, elle parle de cette solitude. ... « Pascale vient de partir. Jai de la peine, je pleure...j'aimerais la voir qu'aux week-ends, car chaque fois qu'elle me quitte ainsi en semaine, moi qui était heureuse de l'avoir autour de moi, je retombe dans ma solitude... ».
Les deux femmes de ma vie que j'ai aimées le plus au monde m'ont quittée. Je suis seule maintenant face à cette solitude, moi aussi...
Maman et Julie, je vous aime.
Pour vous...
PASCALE