Julie,
J'ai envie de t'écrire quelques mots à défaut de te parler en permanence et te demander de l'aide. Depuis un certain temps, je ne sais plus m'exprimer sur ce blog, cette impression de répétition, de déjà lu, de rabâcher, radoter comme une litanie longue et particulièrement ennuyeuse.
Que dire de plus que l'on connaît déjà. Ce combat titanesque livré depuis maintenant deux ans et quelques mois où je me bats contre moi.
"Entre deux mots, il faut choisir le moindre." Disait Paul Valery. Je commence toujours mes textes en ne connaissant ni les tenants, ni les aboutissants. Je laisse mon esprit conduire ma main au gré de mon humeur.
Je lis depuis un certain temps, des ouvrages passionnants d'un neuropsychiatre Boris Cyrulnik, grand spécialiste de la fameuse « résilience ». Ce mot si déconcertant, si incompatible à ma douleur il y a deux ans, raisonne différemment à mes oreilles maintenant.
Tout traumatisé est contraint aux changements, sinon il reste mort. Il faut pouvoir transformer cette douleur symboliquement, se représenter le contenu pour essayer quelle soit moins vive, moins douloureuse.
J'ai commencé à faire une sorte d' « auto- analyse », de cette maudite journée du 5 mai 2007 jusqu'à ce jour.
Je me suis dite qu'en écrivant seule devant ma feuille, cette scène horrible de toi allongée sur l'herbe que je ne peux décrire tellement ces images me traumatisent, je pourrais enfin me libérer et chasser ces fantômes.
J'ai commencé ce récit au début de l'après-midi ce 5 mai 2007 à 14h00. Je te vois partir sur le cross. Je t'attends au gué pour t'encourager, sachant que cet obstacle est l'avant-dernier avant l'arrivée et je peux enfin souffler et reprendre ma respiration en suspend comme à chaque départ de cross... et de loin je vois panacher HALF. Je connais cette chute, je sais..et là, je suis bloquée ma JULIE. Mes mains tremblent sur mon clavier, mes larmes coulent.
La douleur est toujours là, mais j'essaie qu'elle soit moins vive. Elle n'est jamais sortie car je crains de l'exorciser et que ce soit pire. J'ai l'impression que je la contrôle mieux en ne l'exprimant pas. Si je la laisse s'échapper, je risque de craquer ou de souffrir davantage en me libérant d'elle.
Mais c'est très lourd. Je compense cette douleur par plein de choses. Je masque, je colmate tout. Dés qu'il y a un petit trou, je le bouche en permanence pour ne pas qu'elle sorte.
Qui m'empêche d'avancer ma JULIE ? Il ne faut pas que je prenne ta mort en otage de mon blocage personnel, émotionnel.
Le jour viendra où je serai prête à évacuer ces images et peut-être seront-elles mon soulagement, ma reconquête de ma vie, repartir. Pour l'instant, je ne sais pas. Je me conforte dans celles-ci, car elles me protègent. Elle m'aide à me cacher pour réfléchir à l'avenir qui m'attend sans toi, et avec toi en moi, maintenant.
Tu ne l'aurais pas voulu. Toi cette jeune femme si dynamique, super active vivant à 200%. Tu ne serais pas restée les deux pieds dans le même sabot après un échec, une difficulté ou bien le deuil d'un de tes amis. Bastien est venu à l'improviste tout à l'heure et nous avons parlé de toi. Il me disait : « Si tu avais vécu la perte d'un ami, tu aurais rebondi pour lui, pour elle. Tu aurais su être à la hauteur de cette perte pour lui rendre hommage et lui prouver que malgré tout la vie continue. »
(Une petite parenthèse, pendant que nous discutions, mon petit papillon bleu est venu se mettre entre nous deux et nous avons compris que tu étais près de nous, merci mon amour !!!)
...mais tu étais JULIE la battante. Alors je dois rebondir pour te prouver que j'en suis capable autant que tu l'aurais été.
Ce n'est pas t'oublier que de vivre enfin puisque c'est vivre comme toi, c'est vivre avec toi.
Je me pose tellement de questions, beaucoup trop d'ailleurs. Je me fais des n½uds dans la tête, je complexifie ma vie. Je cherche à comprendre, l'essentiel. Mais il faut vivre et arrêter de comprendre.
Je suis ainsi faite, mais je ne peux pas changer du jour au lendemain, tu me connais ma JU !!!
Mais à un moment donné, je vais devoir y aller. Aller au bout de mes rêves, être ce que je veux être.
Avoir enfin cette fonction de femme libre, de faire des choses pour les autres, pour me réaliser, pour retrouver mon sourire, ma joie de vivre et quitter cette part d'ombre qui ne m'appartient plus.
Tu es ma force.
Il m'a été demandée de transformer symboliquement cette douleur, cette énergie en fusion contenue depuis deux ans, en une image ou autre chose.
J'y ai pensé longuement... comme d'habitude. Je pense que ce travail de résilience ne consiste pas à faire revenir la souffrance passée, mais au contraire à la transformer, à en faire quelque chose, un roman, l'histoire d'une vie, une ½uvre d'art, un symbole.
Pour écrire ce traumatisme sans faire revenir le passé il faut intégrer ce travail de mémoire dans un projet, une intention, une rêverie.
Pour moi, écrire, peindre est une manière de se confronter à ton absence et l'énergie de tout projet créateur se puise aux sources du traumatisme. L'art dans n'importe quel domaine ou une action quelconque de résilience consistent à renouer un lien avec l'absent, avec toi ma belle en l'occurrence et non pas à ruminer la souffrance passée. Ce moyen de s'exprimer à travers un support nous donne le pouvoir de nous faire passer de la culpabilité à la gaieté.
Je me sers de mes pinceaux pour extérioriser ma douleur à travers ma palette de couleur. La peinture est mon exutoire comme l'écriture. Les couleurs de mes mots et de mes tableaux reflètent inconsciemment cette envie de retrouver le goût à la vie, comme les couleurs de l'espoir, des teintes vives, chatoyantes, lumineuses, comme toi. Tous les jours en marchant avec ma chienne dans les champs environnants, je découvre la source même de la vie, dans la nature. J'y puise mon apaisement, je me ressource. La vie continue....
J'ai repris mes cours de sophrologie et je travaille sur la « vivance phronique » de l'esprit et de la conscience. Prendre du recul, s'observer faire, s'observer vivre, s'observer dans le futur.
J'apprends à vivre autrement. Je me prépare à l'avenir, je prépare la suite, je me prépare à être prête à revivre, mais quand ?
En tout cas, j'ai choisi ma voie professionnelle, c'est déjà un premier pas vers ma reconstruction...
Je découvre à chaque cours les bienfaits, les possibilités illimitées de la sophrologie.
L'accompagnement et l'aide que cela peut apporter à soi-même comme thérapie et aux autres.
Tu y es pour quelque chose, mon amour.
Merci d'être toujours là, près de moi. Tes signes, tes messages me portent encore plus de jour en jour.
*J'ai retrouvé ces photos d'identités. Je te trouve particulièrement rigolote dessus. Tu avais servi de modèle pour les premiers photomatons numériques ou Alain avait créé tout le système électronique. Tu avais fait la « une » des stations de montagne (La Plagne-Tignes..). Ta bouille était sur toutes les machines. Je me souviens des séances de poses avec ton petit bonnet rouge..
Je t'aime, tu me manques.
MAMAN